Récit du trek de 9 jours de la partie septentrionale du GR20.


Mardi 10 Juin, Bastia


Première question : comment arriver à Calenzana, point de départ du GR20, depuis la France ?

Il y a plein de moyens, mais tous sont soit coûteux, soit pénibles. J’ai choisi le pénible : vol Paris-Bastia, train de Bastia à Calvi, puis marche à pied (12km environ). Une mise en jambe. Sauf qu’avec 2 trains par jour si vous voulez, il faut compter 2 jours pour faire Paris -> Calenzana, à moins de prendre un taxi depuis Calvi si vous avez de la chance (il est 20h, plus de taxi). Bref, le bout du monde.

Je m’installe au refuge de Calenzana, puis parcours le bourg à la recherche de quelques denrées locales (Canistrelli notamment). Adossé au refuge, la maison du PNR de Corse. Pratiquement tout le temps fermée, renseignements sporadiques, mais informations essentielles.


Jour 1 : Calenzana -> Ortu Di U Piobbu

7h  +1415m


Profil étape 1

Et voilà. Nous sommes le 11 juin, il est 6h15, et il fait un temps splendide. La tente est rangée, les chaussures lacées, les lunettes de soleil ajustées et les bâtons aux poignets. De retour sur le GR20. La douleur appelle la douleur

Les 9 prochains jours promettent journées harassantes, réveils à 5h, trombes d’eau et nuits à grelotter. Et aussi des points de vue sublimes, des moments inoubliables, de magnifiques rencontres, des imprévus totalement imprévus, des crises de rire et des heures de contemplation. Chouette.

Pas d’objectif surhumain cette année, simplement profiter de l’endroit pour se dégourdir les jambes et préparer la suite. Je pars fatigué, sans entraînement, et avec un sac de 18kg. Autrement dit, je vais manger.

Départ du GR20

Départ du GR20


Premiers pas, première rencontre inopinée : un type ni d’Ève ni d’Adam vient taper la discute, me prête crampons et piolet illico sans que je ne lui demande rien, et que je lui rendrait je ne sais trop comment une fois le parcours terminé. Pour la petite info, au jour du départ, crampons et piolet sont encore obligatoires dans le Cirque de la solitude (étape 4) et la brèche de Capitello (étape 7). Nous verrons. Si ça se trouve ce type vient de me sauver la vie.

Alors sur le papier, cette première étape du GR20 est décrite comme une étape difficile, qui pose les choses tout de suite. Une étape qui met dans le bain, voyez. Le moins que l’on puisse dire c’est que je n’ai pas été déçu. 1415m+ au suivi GPS, ça laisse peu de répit. Et 6h30 de marche sans les pauses. J’ai fait des pauses.

Confiant, je pars sans petit déjeuner (t’inquiète ! ça crame des calories), avec l’idée de faire la pause de midi au refuge, donc sans vivre pour la journée. C’était une erreur.

L’étape démarre gentiment dans le maquis, puis s’accentue d’un coup sur environ 2h de marche pour atteindre un premier col, environ 800m plus haut. En partant tôt, cette première partie se fait à l’ombre. Après un petit replat, l’ascension reprend dans les rochers, jusqu’à atteindre un second col avec un coin d’herbe, appelant à une petite sieste. On aperçoit le refuge juste après, mais de très loin, et il faut encore une bonne heure et demi pour le rejoindre, avec une dernière grimpe qui est juste là pour t’achever. Arrivée au refuge pour 14h.

Le gros des trekkeurs du GR20 arrive entre 12h et 16h. En caricaturant, on pourrait croire à un casting pour Pekin Express : le couple qui se déchire, les touristes, les sœurs jumelles, la fille et son père, les pompiers, les copines, les potes, le jeune couple, les jeunes, les québécois, les météorologistes, les puceaux sauvages,.. Mais qui sera éliminé à la 3e étape ? Qui remportera l’épreuve d’immunité avec, à la clé, une douche chaude et un steack frites ? Ah je m’égare. Bref, il y a en tout, une trentaine de personnes. Mais à ce premier refuge, le contact est encore timide.

Peu de gens partent tout seul, mais personne ne pars en groupe accompagné. Tout du moins pas aujourd’hui. Normalement c’est aussi à la fin de cette étape qu’on s’aperçoit qu’on est parti avec trop, et que ce trop pèse lourd sur nos petites épaules endolories. Perso, ça va. Un type a distribué 6 kg de nourriture en tout genre. Tout de même…

J’enfile des tongs, monte la tente, gonfle le matelas, prends une douche bien froide, lave le linge du jour, bois une Pietra, joue aux cartes, fais bouillir de l’eau, déguste un délicieux parmentier lyophilisé. Une suite de petites actions qui deviendront vite un rituel pour les 8 jours à venir.

Ce soir, contrairement à ce qui était prévu, il ne pleut pas.


Jour 2 : Ortu Di U Piobbu -> Carrozzu

6h45  +955m


Profil étape 2

Départ au soleil vers 7h. Le sentier ombragé monte doucement dans les bouleaux sur une heure environ. Ensuite, ça devient plus sérieux. Parti seul, et plutôt après tout le monde, je rejoins le gros des troupes après une heure de marche.

Nous atteignons le premier col vers 10h15, en plein soleil. Le panorama est superbe : vers le nord et l’ouest, la vue se prolonge encore sur la mer et Calvi ; vers le sud, c’est le massif du Cinto encore recouvert de neige qui constitue l’horizon.

Panorama depuis la Bocca di Pisciaghja sur Punta Ghallia (2085m), la Bocca di l'Illuminata et le massif du Cinto (au fond)

Panorama depuis la Bocca di Pisciaghja sur Punta Ghallia (2085m), la Bocca di l’Illuminata et le massif du Cinto (au fond)

Nous suivons les crêtes sur environ 2h, alternant sentier et varappe (principalement varappe) dans un paysage particulièrement minéral, jusqu’à atteindre le premier petit névé du GR20. Les pentes sont vertigineuses, les parois verticales plongent dans le vide. Vers 12h30, nous atteignons un second col, la Bocca de l’Innominata. Et je viens de perdre le cache de l’appareil photo.

La descente qui suit est assez pénible, raide (45%) et intégralement dans un pierrier. Le refuge se voit de très loin, ce qui accentue encore l’impatience. Nous arriverons au refuge vers 14h, quasiment les premiers, soulagés et meurtris.

Le refuge de Carrozzu est plutôt agréable, et se donne un air népalais avec ses petits fanions colorés. Tout le petit monde d’hier arrive entre 14h30 et 16h30. On essuie une petite averse. Je mène ma petite enquête auprès des différents groupes en espérant que l’un d’entre eux ait ramassé ce cache. Par chance, ce fut le cas.

Refuge de Carrozzu

Refuge de Carrozzu

 


Jour 3 : Carrozzu -> Ascu Stagnu

6h10  +830m


Profil étape 3

 

Site emblématique du GR20, la passerelle de Spasimata se découvre dès la sortie du refuge. Pont de singe branlant, elle passe 20m au-dessus de la rivière du même nom. Sympathique.

La première heure d’ascension est exclusivement rocheuse, des mains courantes aident à gravir des dalles inclinées en nous préservant de chutes dans le ravin. Ensuite, le sentier devient plus abrupt.

Cirque de Bonifatu et au loin Calvi

Cirque de Bonifatu et au loin Calvi

Après 3h30 d’ascension, nous atteignons le lac de la Muvrella, un joli lac de verrou glaciaire, couleur émeraude, entouré de végétation. Le panorama est superbe. Le premier col de cette étape du GR20 est juste au dessus, mais les 200m de dénivelé qu’il reste à gravir se font dans la neige…

Le passage du col (Bocca di a Muvrella, 2000m) est à couper le souffle. Le massif du Cinto se redécouvre et s’impose par une barrière de sommets enneigés. Première pause de la journée.

Jusqu’au second col, le sentier est assez pénible, mais rapide. On croise pas mal de monde venu uniquement pour la journée (touristes), juste pour le panorama.

Lac de la Muvrella

Lac de la Muvrella


S’en suit une descente particulièrement raide et rocheuse, qui visiblement n’a pas réussi à tout le monde. Une grosse flaque de sang témoigne d’une chute récente et apparemment d’une certaine gravité. J’apprendrai le soir qu’un type s’est fait rapatrié  en hélico.

J’arrive vers 13h, en même temps que la pluie. Le refuge d’Asco contraste avec les précédents : en dur et au bord d’une piste (!), on se croirait presque à l’hôtel. Douches chaudes (!), et une épicerie qui donne envie. Je me prends des raviolis en boîte, ce soir c’est repas gastronomique 🙂

Massif du Cinto depuis la station d'Ascu Stagnu

Massif du Cinto depuis la station d’Ascu Stagnu

Le refuge d’Asco est un point stratégique. L’étape de demain est la plus mythique du GR20, car elle demande de franchir le Cirque de la Solitude (on se croirait dans Indiana Jones…). Infranchissable sans crampon il y a 3 jours, qu’en est il ce soir ? 3 personnes arrivent du Sud en ayant doublé l’étape (!). Il y a encore beaucoup de neige, mais ça passe. Sauf qu’il est prévu de la pluie et des orages à partir de midi. Par nos amis météorologistes du groupe, on tente d’en savoir un peu plus, mais les prévisions de demain sont confirmées. Toute la discussion s’oriente sur ce passage : qui y va, qui n’y va pas. Parce que se retrouver au milieu du cirque, dans le brouillard et les orages, personne n’en a envie. Il faut un peu plus de 2h pour arriver au premier col, puis 2h pour franchir le cirque… Au soir, je n’ai pas encore décidé.

Allez !


Jour 4 : Ascu Stagnu -> U Vallone

6h10  +1200m


Profil étape 4

Bon.

Avec les orages, la neige pour atteindre le cirque et les bouchons sur la via ferrata, partir tôt (6h00) devait être une bonne idée. Une bonne idée que tout le monde n’aurait pas suivi. En fait, pas vraiment.

Au départ de cette étape se mêle peur et euphorie. Peur parce que le passage est dangereux. Euphorie parce que le passage est mythique.

Ce n’est donc pas seul que je démarre cette étape, mais accompagné de pratiquement tous mes petits compagnons des étapes précédentes. Bien 🙂

Lavu d'Altore

Lavu d’Altore

L’ascension est progressive. D’un sentier large et doux, le chemin se rétrécit en progressant dans le fond d’une vallée herbeuse. Au bout d’une heure, le paysage devient intégralement minéral, et le sentier abrupt. L’ascension démarre réellement. La neige aussi. Un unique névé jusqu’au col, à l’ombre. Raide. J’atteins la Bocca Tumasginesca (2183m), l’entrée du cirque, vers 8h20, soit après 2h20 d’ascension continue. Un petit coup d’oeil de l’autre côté…

Alors 1) ce n’est pas si vertigineux qu’on le dit. Certes c’est abrupt, mais bon ça va hein. 2) c’est enneigé. Clairement, je comprend pourquoi les crampons étaient indispensables il y a quelques jours. En fait, la face sud, dans laquelle je descend, est exempte de neige. Mais devant moi, le versant nord du cirque est complètement recouvert de neige, et semble encore plus raide que l’ascension de ce matin. Les nuages arrivent, le ciel se couvre. Ca craint. Allons-y.

La descente avec les chaînes est un peu physique. Surtout à cause du sac. Les prises de pieds sont correctes, mais il vaut mieux éviter de faire le malin si on ne veut pas finir 100m plus bas. Une petite échelle mignonne termine la mythique descente. Risquée mais pas vraiment difficile.

C’est classe. Vraiment classe. Mais je n’ai pas le temps de m’attarder. Il faut sortir du cirque, et franchement je ne la sens pas cette remontée.

Neige, rochers, neige, rocher. Pénible ! Mais franchie en une heure à peine, plutôt physique. Derrière, tout le monde est encore dans la descente, ou en bas.

La descente sur le refuge de Tighjettu est délicate et peu accueillante. La pause au refuge est méritée. Le gardien, Charlie, est un type sympa. Je me demande qu’est qui est passé par la tête du type qui a eu l’idée de construire un refuge ici, ce n’est que de la caillasse. Le refuge en lui-même semble tout droit sorti des plans de Numérobis. Derrière moi, la sortie du cirque (Bocca Minuta) est déjà dans la brume…

Bocca Minuta entourée de la Punta Minuta (2554m) à droite et du Capu di a Crucetta (2218m) à gauche

Bocca Minuta entourée de la Punta Minuta (2554m) à droite et du Capu di a Crucetta (2218m) à gauche

Je continue ma descente jusqu’aux Bergerie d’U Vallone. Il fait encore bon. Je pose le bivouac et m’essaie à une baignade dans la rivière. Fulgurante. L’eau doit être à 6°C, je congèle intantanément. Pas réussi à monter plus haut que la cuisse.

31 - Ascu Stagnu - U Vallone - Lézard commun

Le site de la Bergerie est magnifique. Mais alors la Bergerie ressemble à tout sauf à une bergerie Un assemblage de trucs bricolés avec des bouts de récupéré de partout. Ca tient, et la douche est chaude ! Le patron est un personnage du GR20 : grande gueule, 120 kg facile, tatouage de la Corse à l’épaule, super cuistot.  La tente est montée pour 15h. L’orage de grêle arrive une heure après. Ce soir nous serons 6 : mes amis pompiers, le couple tchéquo-hongrois (mais qui parlent anglais entre eux parce que le tchèque et le hongrois ça ne ressemble pas du tout. Ah bon ? Oui. Bon ok), Martina et Tibor, et moi. Tous les autres sont restés au refuge de Tighjettu. Enfin j’espère pour eux. En 20 minutes la gentille petite rivière devient un torrent infranchissable…

Bivouac

Bivouac


Jour 5 : U Vallone -> Castel de Vergio

6h  +890m


Profil étape 5

Il a plu toute la nuit, mais au matin le temps semble s’être apaisé. Prudents, on part bâché.  Les nuages ne sont pas au dessus de nous, mais en dessous… Pour l’instant.

Forêt d'Albertacce

Forêt d’Albertacce

Les premiers rayons du soleils embrasent le GR20 et la forêt de pins laricios que nous traversons. La brume recouvrent les vallées, et progresse en remontant sur le flanc des montagnes. Rapidement, la forêt de pins laisse place à un sentier rocailleux plutôt raide (on finit par avoir l’habitude…). A 10h, nous arrivons à la Bocca Foggialle (1970m), sous la pluie, et sous un froid glacial. On ne s’attarde pas.  La vue pourrait être pourtant superbe, si nous n’étions pas entre 2 couches de nuages…

Le refuge de Ciottolu Di I Mori se rejoint en 20 minutes. Austère, comme son gardien. Nous ne prenons le temps de nous arrêter que pour quelques prises de vue.

ligne de crête au refuge de Ciottulu Di I Mori

ligne de crête au refuge de Ciottulu Di I Mori

Le refuge est le point de départ du col des Maures, et de l’ascension du Paglia Orba (2525m) et du Capu Tafunatu (2335m), 2 sommets réputés de la région, non pas par leur difficulté, mais par les légendes qu’ils ont inspirés. On raconte que la Corse serait un sommet de montagne du continent englouti de l’Atlantide. Le Capu Tafunatu a la particularité d’avoir son sommet percé par un trou, appelé le « trou du diable », en rapport avec une autre légende. La particularité de la Paglia Orba est géologique : elle est constituée de conglomérats permo-triasique, alors que tous les autres sommets du massif sont des roches magmatiques (aaah…).

Sur le moment, on admire le paysage et on se dit que ce n’est pas possible d’avoir un temps aussi pourri au mois de juin…

Nous suivons le cours du Golu (le plus long fleuve de Corse, ndlr), depuis sa source, près du refuge, et jusqu’aux Bergeries de Radule. Fermées. Pas grave. Comme ça nous sommes moins tentés de craquer pour du bon fromage vendu à un prix prohibitif, que nous aurions acheté, comme bons pigeons métropolitains pour lesquels on nous prend.

Après une heure de traversée de la superbe forêt d’Albertacce, nous atteignons le col de Vergio… par la nationale ! Le retour à la civilisation, après 5 jours de marche sur le GR20 sans voiture ni touriste lambda, est assez déstabilisant. Comme si le temps s’était arrêté.

5 minutes après notre arrivée, l’orage éclate. Il est 13h50. Mes petits amis sont potentiellement nombreux sous cette pluie battante…

Foret d'Aitone

Foret d’Aitone


Cette pensée compatissante oubliée, je me concentre sur mon entrecôte (bleu !) – frites – bouteille de Nielluciu de ce midi. Après 5 jours de lyophilisés et de morceaux de pain, je peux vous dire qu’on l’apprécie.

Une vingtaine de mes compagnons de route arriverons dans l’après-midi, plus mouillés les uns que d’autres, certains carrément déconfits. Le timide soleil osera une percée à travers la brume, donnant un espoir vain de faire sécher quelques affaires. S’en suit l’immuable rituel du trekkeur du GR20 : douche, lessive, étirements, soins des petites plaies éventuelles, lecture du guide pour la 20e fois de suite, sieste, partie de carte, dîner, dodo.


Jour 6 : Castel de Vergio -> Manganu

5h15  +600m


Profil étape 6

7h, nous partons dans la brume. A peine la route quittée, nous nous enfonçons dans une forêt sombre et chaotique, qui donne l’impression d’être peuplée par des êtres féériques. Rochers moussus, arbres déracinés et moisissant, fougères géantes, odeur d’humus…

Forêt d'Aitone

Forêt d’Aitone

Le chemin suis la courbe de niveau, et on progresse rapidement jusqu’à la Chapelle San Petru, puis à la Bocca du même nom, toujours dans la brume. On suit la ligne de crête jusqu’à atteindre un petit sommet où, le ciel se dévoile enfin, comme par enchantement. A l’ouest, la vue, magnifique, plonge jusqu’à la mer.

Nous poursuivons notre route sur un sentier herbeux, où un troupeau de chèvres s’est installé. Et le lac de Niño se dévoile sous nos yeux ébahis… Instant magique. Pas un bruit, pas de vent, juste la brume qui se dégage en lambeaux, et les chevaux qui broutent paisiblement. Le temps semble s’être arrêté. La vue qui se dessine sur le lac mi-couvert de brume se prolonge sur les pozzines, et les montagnes enneigées au loin. Il règne ici une atmosphère mystique, fantasmagorique.

Pozzines, Lac de Nino

Pozzines, Lac de Nino

Nous longeons le lac sur sa rive droite, entre les chevaux et les poulains, puis entamons une douce descente. Pause de midi le long du torrent, au soleil, mais déjà le ciel s’assombrit et de gros nuages menacent. Une heure plus tard, nous atteignons les bergeries de Vaccaghja. Le cil gronde, les premières gouttes tombent… Elles se transformeront très vite en une averse torrentielle de pluie et de grêle. L’heure qui nous sépare du refuge est difficile. Si en haut je suis couvert, je n’ai pas pris le temps d’enfiler un pantalon gore tex. L’eau dégouline de partout, rentre dans les chaussures.

J’arrive au refuge de Manganu, trempé. A l’intérieur, c’est bondé. Tout le monde tente bien que mal de s’abriter, puis de faire sécher quelques affaires. La plupart sont des trekkeurs dans le sens inverse venus chercher un abri au refuge.

Le soleil reviendra quelques heures après, histoire de nous faire croire que nos affaires pourront sécher. Je monte la tente, tout de même. Les retardataires arriveront jusqu’à 17h, rincés et trempés. Parti du refuge précédent, sans raccourcir l’étape, certains auront mis jusqu’à 10h de marche.

Au soir, tout notre petit groupe du GR20 est là : ceux qui avaient pris un peu d’avance ont été piégés par la pluie, ceux qui avaient réservé les nuits aux refuges ont été contraints de poussé jusqu’ici. A cause de la pluie, le moral n’est pas au plus haut pour tout le monde. Il faut pourtant, l’étape de demain est particulièrement difficile… Le soleil couchant embrase les sommets scintillants de neige.

Aire de bivouac au refuge de Manganu et vue sur la Punta Artica (2327m)

Aire de bivouac au refuge de Manganu et vue sur la Punta Artica (2327m)


Jour 7 : Manganu -> Petra Piana

6h  +990m


Profil étape 7

Ce devait être une étape difficile du GR20. Ce fut une étape difficile.

Démarrage laborieux. La tente est trempée, mes chaussures trempées, mes vêtements trempés, la nuit a été cauchemardesque à cause d’un froid humide qui m’a glacé jusqu’aux os.

Mais le bivouac est illuminé d’un soleil radieux qui donne la motivation nécessaire. Ce n’est pas le cas des sommets vers lesquels nous allons, encore sous les nuages…

Reflet dans un Pozzine

Reflet dans un Pozzine

Vers 9h, en suivant un torrent, nous atteignons les premiers névés. La brèche de Capitello se dessine dans la brume, mais pour l’atteindre, c’est une ascension dans une neige épaisse et durcie par le vent sur près d’une heure. Je chausse les crampons.

Punte Alle Porta

Punte Alle Porta

Les 3h de traversée de la Punta alle Porta alternent longs passages de névés, et escalade de rochers. Il devait y avoir une main courante, elle n’a pas été installée. Le passage reste donc dangereux.

Le ciel se dégage à l’instant où nous passons au dessus du lac de Capitello, encore entouré par les glaces, puis une seconde fois à l’amont du lac de Melo.

Lac de Capitello

Lac de Capitello

Le froid est tenace, les pauses sont rapides. L’arrivée au refuge est salutaire, mais se fait dans la brume, qui ne s’est finalement pas levée de la journée, si ce n’est lors de deux instants magiques…

Traversée dans la neige

Traversée dans la neige

Le refuge de Petra Piana est tout petit ! A peine une dizaine de lits entassés. Je monte le bivouac, comme la très grande majorité de mes compagnons de route, puis m’immerge dans la chaleur humide de la cuisine. La douche est tellement glacée que je fais l’impasse pour ce soir. La première depuis le départ, vous noterez. Les affaires ne sécheront pas aujourd’hui, l’humidité est trop importante. Mais tout le monde est de bonne humeur, et l’ambiance est très agréable. Et pour cause, c’était la vraie dernière étape difficile du GR20. Et certainement l’une des plus belles…


Jour 8 : Petra Piana -> Onda

4h  +550m


Profil étape 8

Journée éblouissante ! Le départ casse les genoux, avec une raide descente dans un pierrier inégal, qui laisse place rapidement à un sentier fleuri, aux senteurs de thym sauvage. Le sentier se poursuit ensuite dans une forêt de pins, jusqu’à atteindre les Bergeries de Tolla, où nous retrouvons plusieurs petits groupes de chez nous attablés. Il est 9h, l’heure donc d’une pause bien méritée fromage corse – charcuterie corse.

GR20

GR20

Nous franchissons une passerelle entretenue, puis le sentier remonte gentiment vers le refuge de l’Onda. Nous atteignons le bivouac vers 11h40, en ayant cravaché comme des mules sur toute la seconde moitié de cette étape du GR20… Histoire de transformer une étape facile et reposante en un challenge à la con 🙂

Le site de bivouac fait un peu parc à bestiau : nous sommes tous parqués dans un enclos à chevaux. Il y a d’ailleurs 2 chevaux qui s’y promène. Pas vraiment embêtant sauf s’il prend l’envie à l’un d’eux de pisser sur la tente (c’est arrivé, mais à pas la mienne)…

Aire de bivouax

Aire de bivouax

Le refuge de l’Onda est réputé pour sa cuisine. Enfin pour être précis, ses lasagnes au Brocciu. J’avais donc prévu le coup (et le budget). Vers 13h le ciel gronde, le tonnerre déchire le ciel et le déluge s’installe. Il durera plus de 4h. Ce qui n’empêche pas aux coureurs de trail (GR20 en 5 jours !) de s’arrêter manger une lasagne, puis de repartir sitôt. On croise Magali, la fille de Altre-Cime, qui conduit un des groupes, bien plus en forme que les gaillards qui l’accompagne. Impressionnant…

Alors ces lasagnes mais que valent-elles ? Une tuerie. Pas d’autre mot. Il FAUT s’arrêter déguster ces lasagnes. L’entrée et le dessert sont anecdotiques, le patron est tout ce qu’il y a de plus acariâtre, mais ses lasagnes sont divines. Voilà.

Vue sur la Punta Muratello depuis le refuge de l'Onda

Vue sur la Punta Muratello depuis le refuge de l’Onda

 


Jour 9 : Onda -> Vizzavona

6h30  +720m


Profil étape 9

Soleil radieux, patate, faim, affaires mouillées, sac trop lourd. La routine habituelle quoi.

Le sentier suit la ligne d’une crête qui se prolonge jusqu’au Monte d’Oro enneigé. L’ascension est superbe, mais un peu pénible à cause de mes bâtons cassés (pas terrible le système de blocage par coulissement). Les 700m d’ascension sont franchis en 2h à peine. Le point de vue à la Punta Muratello est plutôt classe. Je renonce à la variante par le Monte d’Oro, mais pas à cause de l’anecdote de l’année dernière, mais plus par l’arrivée du mauvais temps (…).

Crêtes vers la Punta Muratello

Crêtes vers la Punta Muratello

La descente de la vallée de l’Agnone est particulièrement douloureuse. On passe très vite de 2000 à 1300m, avant de rejoindre la cascade des anglais, et des hordes de touristes en short, bedonnants et mal équipés. Après 8 jours dans la montagne, le retour à la civilisation (relative civilisation, restons sérieux), et surtout l’approche de l’arrivée, ne s’apprécie pas vraiment.

Nous (avec les amis pompiers) avions prévu d’arriver avant midi au snack de la cascade des Anglais. C’est chose faite. La pluie s’invite encore une fois au rendez-vous. Une petite pluie fine et pas désagréable, mais une pluie quand même.

Punte Migliarello (2254m)

Punte Migliarello (2254m)

Vizzavona, village pittoresque quoiqu’assez standard, qui n’a d’autre attraction que son ruisseau mignonnet et, depuis 40 ans, repère de tous les randonneurs fourbus du GR, quel que soit le sens. Evidemment, toujours pas de supérette ni de distributeur.

Je passerai la nuit au Monte d’Oro, avec une dizaine de mes compagnons de route, avec qui nous échangeons adresses et téléphone, mais que je ne reverrai sans doute jamais. La moitié d’entre eux continuera sur la partie sud du sentier. Mon état physique est bizarrement bien meilleur que l’année dernière, et à part les bâtons et quelques égratignures, il n’y a pas de casse. Même pas la moindre ampoule sur les 9 jours. Une dernière soirée auprès du feu, accompagnée de cognacs hors d’âge, fini de parfaire le GR20.

Je reprends le train le lendemain matin, pour rejoindre Bastia, sa chaleur, son supermarché et sa population locale.

Lien vers les articles :

0 504