Mais qu’est-ce que je fais ici ?

A un moment donné de sa vie, on en arrive à se poser cette question existentielle. Elle vient comme une évidence, expression d’un état de saturation globale, résultat d’un environnement personnel moralisateur, d’un travail ennuyeux, d’un échec conjugal passé, ou latent. L’absence de petites victoires qui nous façonne le moral au jour le jour lime petit à petit l’excitation du lendemain. Une vie dont on a finalement oublié l’essentiel : le sens.

J’ai connu cette situation. Un quotidien statique, une rupture mal digérée, un avenir trouble. Je n’étais pas heureux. Il manquait à mon existence une étincelle.

Alors je suis parti en trek. Sans avoir jamais vraiment marché avant. J’aurais pu choisir de faire le tour du monde, m’envoler pour une destination exotique ou un pays à la culture fascinante. Mais si le voyage apporte l’ouverture d’esprit sur le monde, qu’en est-il de l’accomplissement ? du dépassement de soi ? du choc émotionnel ?

Juin 2011. Je lace mes chaussures, plie les genoux et d’un geste, bascule mon sac trop lourd sur le dos. Un panneau indique le départ du GR20. Ma quête de sens vient de commencer…

Le seul homme à ne jamais faire d’erreur est celui qui ne fait jamais rien (Théodore Roosevelt)

L’échec est le meilleur des maîtres (Grand Maître Yoda)


Cette première tentative fut à la fois un échec et une révélation.

Echec car sur les 15 jours de trek initialement prévus, je n’en ai fait que 7. Préparation à l’arrache, équipement sommaire, informations manquantes, j’ai commis des erreurs de débutant qui auraient pu être problématiques.

Révélation, car j’y ai trouvé ce que j’étais venu chercher : me sentir vivant. S’il a fallu une journée pour quitter la civilisation, 2 jours ont suffit pour l’oublier. Perdu au milieu de la nature, rien de ce qu’on vit au quotidien n’a plus d’importance. L’esprit est ailleurs, ouvert sur l’instant. Là se découvre enfin l’éveil de la marche. L’exploration des contrées sauvages devient poétique, le voyage initiatique, le temps relatif. Débarrassé de ses artifices, on peut enfin prendre du recul sur l’essentiel et se poser les questions qui comptent.

De cette première expérience, j’ai toutefois tiré plusieurs leçons, que j’ai non seulement appliqué à la lettre par la suite, mais également transmis à ma première adepte, Angélique :

  1. Le trek, c’est surtout du mental. Arpenter jour après jour des cols escarpés, rebrousser chemin sous la pluie, grelotter dans son duvet humide, prendre une douche froide par 4°C et apercevoir au loin ce refuge alors qu’on a déjà marché 8h, c’est cela qu’il va falloir affronter. L’usure par la répétition de l’effort et l’absence de confort basique. Surmonter cela et repartir, c’est déjà dépasser ses limites.
  2. Le trek, ça ne s’improvise pas. Il y a des choses à savoir : connaître le terrain, optimiser son sac, gérer l’effort, se préparer physiquement, choisir son matériel, connaître ses propres limites… Trek après trek l’expérience de la montagne s’acquiert et les kilomètres parcourus forgent petit à petit la résistance ;
  3. Le trek favorise les échanges humains. Après quelques jours, le trekkeur fourbu est prompt à la discussion, ses barrières sociétales ont été enterrées sous l’effort et l’extase visuelle et olfactive. De parfait inconnus qui deviennent vite des compagnons de routes dont le soutien mutuel devient vite indispensable ;
  4. Le trek éco-responsabilise. En y prêtant pourtant un minimum d’effort, mon impact sur l’écosystème que j’ai traversé a été minimal : je n’ai laissé aucun déchet derrière moi, dévié d’aucun sentier, piétiné aucune fleur, dégradé l’environnement d’aucune façon, exploité la vie d’aucun individu. Je n’aurais littéralement laissé aucune trace de mon passage. Exaltant ;
  5. L’accomplissement est une puissance émotionnelle intense. On a beau être au bout physiquement, le mélange de soulagement et de fierté d’une fin de trek procure une sensation d’auto-reconnaissance et de légèreté incroyable. On se sent plus fort, capable de dépasser tous les obstacles, toutes les difficultés que l’on croyait infranchissables. Car mine de rien, 12h par jour notre cerveau a travaillé, il a trouvé des solutions, imaginé des stratagèmes. Il s’est endurcit.

Le choc émotionnel conjugué à l’effort physique provoque un retour à la vie de tous les jours plutôt brutal. Les retrouvailles avec son confort sont paradoxalement presque décevantes car un peu trop faciles.

De cette expérience palpitante je n’ai gardé en mémoire que le meilleur, et bien sûr, l’envie de repartir.

Le Vieux sage a dit : « L’homme jeune marche plus vite que l’ancien. Mais l’ancien connait la route ».


Plus motivé que jamais, j’envisage alors un voyage beaucoup plus ambitieux. Destination : l’Himalaya. Objectif : 4 mois, 4 treks, 44 jours de marche, 4000€ de budget.  Et presque 8 mois de préparation : calculer le budget, échelonner l’achat de matériel, les billets, trouver les meilleurs itinéraires… En guise d’entraînement, les 9 jours de la partie nord du GR20. Je pars cette fois bien équipé et préparé, et aguerri par mes erreurs passées. Et malgré les passages avec piolets et crampons, je termine le parcours sans difficulté.

Confiant mais toutefois un peu anxieux de me retrouver seul en haute altitude, je m’envole pour le Népal.

Depuis 50 ans, ce pays mythique nourrit la fascination et l’imaginaire. Royaume aux territoires interdits, montagnes infranchissables, berceau du Bouddha. Des hippies aux alpinistes, l’éventail d’émotions qui s’en infuse en fait la destination idéale pour une aventure hors du commun.

L’expérience alla bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer…

Il n’y a point de chemin vers le bonheur, le bonheur c’est le chemin. (Lao Tseu)


Parti tout d’abord pour un trek en autonomie autour des Annapurnas, c’est sur la boucle du Camp de base de l’Everest que mon esprit s’est réellement échappé. Le tour des Annapurnas est un trek initiatique qui mue en pèlerinage, où la civilisation s’efface au gré des moulins à prières. Mais l’exaltation contemplative à l’atteinte de l’ultime sommet, au lever de soleil devant le colossal Mont Everest et la découverte de lacs turquoises aux eaux cristallines est un enchantement, un instant de pure magie.

Qui a agi comme un déclic. J’ai laissé au fin fond de ces montagnes le poids du passé, les inquiétudes et les indécisions. Mes objectifs étaient devenus limpides, aussi bien dans ma vie sentimentale que professionnelle. Même mon état d’esprit avait changé, évolué vers des idées plus cohérentes avec moi-même et le monde qui nous entoure. Je savais ce que je voulais, vers quoi je voulais aller et comment y aller. Une direction. Un sens.

Marcher, c’est prendre le temps de vivre, de regarder, d’ouvrir ses sens à la diversité et de sentir les minutes et les heures glisser sur la peau. Quand le corps accepte sa peine, respiration et mouvement s’allient, libérant ainsi la pensée qui toute entière s’enveloppe du présent. (Julie Baudin et David Ducoin, Zanskar intime)


Et la direction que je voulais prendre, c’était que cette histoire devait se continuer à deux. Alors j’ai emmené Angélique avec moi sur les Hauts plateaux du Ladakh. L’âme aventurière, elle a dit oui.

Depuis 4 ans, c’est ensemble que nous arpentons les sentiers sauvages. Le trek est devenu un élément indissociable de notre existence. C’est devenu pour nous un moyen de découvrir le monde et de retrouver des styles de vie traditionnels. Nous avons sillonné à deux la Patagonie chilienne, arpenté les volcans d’Equateurs, atteint le Macchu Pichu à pied, et traversé la Cordillère Blanche au Pérou.

Partir en trek c’est prendre le temps d’explorer des terres inconnues, de rencontrer des personnalités authentiques, d’extraire les anxiétés du quotidien afin de ne conserver qu’une émotion pure, d’aller au bout de soi, de se reconquérir.

Parce que les plus belles expériences sont celles qu’on va chercher.


« La marche n’est pas une simple thérapeutique mais une activité poétique qui peut guérir le monde de ses mots. » (Bruce Chatwin)

Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. (Nietzsche)

Si tu n’arrives pas à penser, marche ; si tu penses trop, marche ; si tu penses mal, marche encore. (Jean Giono)