Pas la peine de tourner autour du pot : s’il n’y a qu’un seul trek à faire dans la vie, c’est celui là. Le trek du camp de base de l’Everest et des lacs de Gokyo met une grosse claque à quiconque tente l’aventure. Les Annapurnas c’est mignon, mais là c’est de la folie pure, un truc de dingo. Waouh waouh waouh waouh ! Assieds toi je te raconte…

Cet article est un journal.  Vous retrouverez les infos spécifiques pour le Camp de base de l’Everest ici : Aborder le trek du Camp de Base de l’Everest – Terre de Trekset des infos plus générales ici Organiser son trek au Népal – Terre de Treks et ici : Népal, retour d’expérience – Terre de Treks

De retour à Katmandou après ce premier trek dans les Annapurnas, et malgré la catastrophe du 16 octobre, je réserve un billet pour Lukla, et engage un porteur-guide pour le prochain trek. Outre le soulagement de l’effort, cette décision de partir avec un guide est surtout motivée pour rassurer mes proches (seul + 1 guide = moins seul).

Autre nouvelle, le col de Kongma La est fermé aux trekkeurs non encordés. En reconsidérant le planning et ce col fermé, j’opte pour un parcours plus modeste que les 3 cols initialement prévus, en ne conservant que le plus beau, Cho La, et bien sûr le Camp de Base de l’Everest, les lacs de Gokyo et Kala Pattar.

Jour 0

Katmandou > Lukla (2860m)

Deux jours d’attente à l’aéroport de Katmandou pour 30 minutes de vol. Mais quel vol !

A 20 dans un petit coucou à hélices, on survole les premiers contreforts himalayens en direction des cimes enneigées des 8000m, toujours plus hautes que nous. De part et d’autre, à l’infini, s’étend la chaîne himalayenne, à perte de vue. L’hôtesse, on se demande pourquoi il y a une hôtesse dans un avion aussi petit d’ailleurs, distribue des bonbons à la menthe et du coton pour les oreilles avant de quitter l’avion.

La piste de Lulka n’est pas seulement spectaculaire, elle est juste invraisemblable : minuscule, à flanc de montagne, inclinée. Le pilote atterrit un peu de travers, mais proprement. Une prouesse.

Piste d'atterrissage de Lulka
Piste d’atterrissage de Lulka

Lukla fait office de point de départ pour les trekkeurs les plus riches et les moins courageux (les moins riches / plus courageux sont partis à pieds de Jiri depuis 5 jours), comme moi. Aucune route n’arrive jusqu’à Lukla, renforçant encore davantage le caractère montagnard du village, où tout se fait à pied, ou à dos de yaks. Le paysage est également très différent des Annapurnas. Forêt de pins et de rhododendrons recouvrent les flancs de montagne, dont les sommets semblent déjà tout proches.

J’ai une chambre à l’Everest Eco Lodge, un lodge très très bien, rien à voir avec les guest house miteuses des Annapurnas. Même mieux que les hôtels déprimants de Thamel, pour dire. 15m² de lambris, douche d’eau chaude, serviettes, vraie couette, et à peine 500 NR. Première familiarité avec le « trekking business » de l’Everest : ici le wifi est à 500NR… de l’heure.

Jour 1, Lukla (2860m) > Monjo (2835m)

3h30  -25m

Le sentier aménagé traverse Lukla puis pénètre dans une forêt de lauriers et de rhododendrons, avec par endroit quelques cascades. Sur les premiers kilomètres, les lodges sont tellement nombreux que l’on a l’impression de ne traverser qu’une suite de villages. Mais l’atmosphère est plus détendue, plus « montagne », personne ne vient nous alpaguer.

La fréquentation est elle aussi à l’opposé des Annapurnas. J’ai du bien croisé 250 personnes cette première journée, soit 10 fois plus que sur le trek précédent. Je comprend mieux la multiplication des lodges…

Avancer sans sac offre un confort très appréciable, et accélère le rythme de marche, qui est, par conséquent, beaucoup plus rapide que prévu. Du coup les étapes ont été revues, de manière à booster un peu le parcours. Rejoindre Monjo prend normalement 5h30, nous avons mis 3h30.

Sac de porteurs
Sac de porteurs

Mon porteur-guide, Chandra, est très sympa et se débrouille en anglais. Je luis confie une mission : à la fin du trek, je dois me débrouiller en népalais.

Des hélicoptères sillonnent le ciel en permanence, pour ravitailler les villages plus en amont, Namche notamment, récupérer quelques accidentés, et faire voler quelques riches occidentaux fainéants.

Une première journée douillette donc.

Jour 2, Monjo (2835m) > Namche Bazaar (3440m)

2h  +600m

On rejoint le fond d’une étroite vallée à Monjo avant de la quitter définitivement avant l’ascension vers Namche Bazaar, brutale, de 800m. Passage obligé, une passerelle qui traverse les gorges à plus de 150m de haut, avec priorité aux yaks. Pas rassurant. Je bénéficie visiblement de l’acclimatation du trek précédent, l’effort consenti est assez léger.

Si l’arrivée en avion à Lukla fait son petit effet, ce n’est vraiment en arrivant qu’à Namche que l’on ressent l’atmosphère des hauteurs du Népal. En face de la ville, tel un immense rempart de roche et de neige, le massif du Kongde Ri (6150m) fascine par sa démesure. Pourtant le Kongde Ri n’est qu’une montagne modeste, insignifiante dans la chaîne de l’Himalaya. Nous avons changé d’échelle, et l’imaginaire remplit tout l’espace…

Cloches de Yak, Namche Bazaar
Cloches de Yak, Namche Bazaar

Namche Bazaar n’est pas un village, mais une ville. Hôpital, écoles, pharmacies, banques, centre de formation militaire, une centaine de lodges, des boutiques, des pâtisseries, et des dizaines d’échoppes. Contruit au coeur d’un cirque à flanc de montagne, la ville s’étalent sur des allées en terrasses et en escaliers. Nous arrivons tôt (10h30). Chandra choisi un lodge en amont du centre ville, qui est situé désespérément plus bas… A  3500m, le chinage coûte cher en oxygène !

Mais pas que. Tout coûte excessivement cher à Namche, portage par l’homme ou par hélicoptère oblige. Pour faire simple, tout est 3 fois plus cher qu’à Katmandou. Un gel douche coûte 6€, tandis qu’un paquet de mouchoirs est à 4€ et un livre d’occasion 11€.

Namche Bazaar, capitale sherpa (3440m)
Namche Bazaar, capitale sherpa (3440m)

Unique point d’entrée du Khumbu, la ville fourmille de trekkeurs en tenue fluo, de porteurs et de yaks. Partout dans les rues, les gens chinent, s’affairent, traînent , font leur marché et s’équipent une dernière fois avant de partir sur les sentiers escarpés des vallées de l’Everest…

Jour 3, Namche Bazaar (3440m) > Khumjung (3870m) > Kunde > Namche Bazaar

3h30  +400m -400m

Aujourd’hui est une journée d’acclimatation à Namche Bazaar. Le principe, encore une fois, est de faire un petit tour en hauteur, et de redescendre dormir à l’altitude initiale.

Pas d’excentricité, nous faisons le parcours classique qui emprunte le sentier jusqu’au magnifique hôtel de luxe Everest View, rien moins que le « plus haut hotel du monde » (3980m tout de même), qui, il faut bien l’avouer possède une vue sur l’Everest juste ahurissante. Un panorama à 270° (180° plus un quart) sur tout un tas de sommets plus hauts les un que les autres, dont le sublime Ama Dablam, l’Everest un peu caché sur le côté, et d’autres dont je n’ai pas retenu le nom (c’était plus facile avec Annapurnas I, II, III…). On s’arrête donc prendre un petit thé en plein soleil sur ce magnifique point de vue.

On continue ensuite sur le village sherpa de Khumjung, qui semble avoir pas mal bénéficié de l’aide (financière) de l’ami Sir Edmund Hillary (le monsieur qui a été le premier à conquérir l’Everest) et de sa fondation. Le développement de ce village dénote sérieusement avec les autres, moins bien lotis : grande école, maisons récentes et en parfait état, allées propres, lodges presque luxueux. Bizarrement, le vert prédomine, tant sur la couleur des toits en tôle (verts) que sur les fenêtres (peinte dans le même ton vert). Cela donne un aspect uniforme curieux mais pas immonde. Mais pourquoi vert ? On ne saura jamais…

Crottes de yak séchant au soleil d'une maison sherpa, Khumjung (3780m)
Crottes de yak séchant au soleil d’une maison sherpa, Khumjung (3780m)

Dans l’après-midi je retrouve un espagnol avec qui j’avais mangé un morceau par hasard à Katmandou, et un anglais, de Liverpool. Nous suivons tous les 3 le même parcours, à la différence près que l’espagnol le prend en sens inverse. Nous nous suivrons donc. C’est toujours agréable, lorsque l’on est perdu au bout du monde, de retrouver des compagnons de route dans le même état d’esprit, car c’est loin d’être la majorité sur ce parcours. La renommée de ce trek est tellement importante que beaucoup l’imagine comme une fin en soi. J’ai vu un couple d’américain demander à atteindre le camp de base à pied mais redescendre en hélico (7000$ le vol)…

Jour 4, Namche Bazaar (3440m) > Tengboche (3890m)

4h  +450m

De quelques marches je m’éloigne de Namche Bazaar, à travers forêts de pins de rhododendrons. Le sentier est large de 3m, et pour cause, il fourmille de monde : groupes de trekkeurs, porteurs et ribambelle de yaks. Il fait bon, presque chaud. Le chemin est plat, facile et agréable. A flanc de montagne, la vue sur la chaîne de l’Ama Dablam est absolument inouïe. Un enchantement.

Nous traversons un petit cours d’eau, puis ça devient sérieux. Deux heures et 800m d’ascension seront nécessaire pour atteindre Tengboche. Il est midi.

Je pose mon sac, et tombe en extase. L’immense monastère de Tengboche, perché sur un éperon rocheux, est complètement entouré de somment enneigés, imposants et majestueux. La spiritualité imprègne ce lieu magique. Autour du monastère, une prairie, et quelques lodges.

Vue sur l'Hinku Himal (6685m), depuis le monastère de Tengboche
Vue sur l’Hinku Himal (6685m), depuis le monastère de Tengboche

J’assiste à l’office de 15h, célébré par une trentaines de moines, et accompagnés de presque autant de touristes trekkeurs, assis en silence dans un coin, comme moi.

16h, nous sommes dans les nuages. Le froid et l’humidité commencent à tomber. La douche, ce sera pour demain. Mon compagnon anglais descend à Debuche, car tous les lodges de Tengboche sont pleins. Il n’y a, dans le mien, pas un seul trekkeur solo.

Jour 5, Tengboche (3890m) > Dingboche (4440m)

3h40  +560m

A l’aube, un voile de givre baigne le campement dans une clarté paisible.. Les porteurs ne semblent pas souffrir du froid, alors qu’ils ne sont couverts que de polaires.

La température évolue très vite avec le soleil s’élevant au dessus des rhododendrons enneigés. A 8h on frissonne en doudoune, à 8h30 on transpire en t-shirt. Le ciel est d’un bleu limpide.

Nous traversons le petit village de Debuche, puis plus loin Pangboche et Somar, des village des lodges sans grand intérêt. A 11h45 nous avons atteint Dingboche, après seulement quelques heures de marche sans aucune difficulté.

Dingboche est un village a première vue exclusivement constitué de lodges en toit de tôle. A première vue seulement. Sous le nombre, notre vue s’égare, mais en regardant dans le détail, il y a bien des maisons, de taille plus modeste mais dans un style architectural identique aux lodges.

Vallée de l'Imja Khla, Dingboche (4410m), et vue sur l'Imja Tse (Island Peak, 6150m)
Vallée de l’Imja Khla, Dingboche (4410m), et vue sur l’Imja Tse (Island Peak, 6150m)

Je m’organise un petit tour dans le village dans l’espoir vain de croiser quelque part des anciens compagnons de route. Quelques minutes suffisent pour retrouver Ian, mon compagnon anglais de Namche, deux couples de français de Tengboche, et quelques autres.

Les rues du villages sont animées par les chants et les danses, en célébration du deuxième jour du festival (hindou) de Tihar. Des enfants de l’école primaire s’arrêtent devant chaque maison et exécutent une danse chorégraphiée sur une musique folklorique. Après réflexion, je ne trouve pas évident le lien entre le festival et cette démonstration locale, mais soit.

Jour 6, Acclimatation & sommet du Nagkarchang (5250m)

3h00  +810m -810m

Cette nuit, la température est descendue à -4°C. A l’intérieur de la chambre, mal isolée, il doit faire environ 5°C. Le duvet est glacé, mes mains aussi. Le ciel, est, comme toujours au petit matin, d’un bleu azur. Je ne sais pas si c’est à cause de l’altitude (troposphère moins épaisse), mais le ciel est d’un bleu qui me semble plus profond que dans nos basses contrées.

La vue sur les montagnes qui nous encerclent est encore une fois complètement ahurissante. Impossible de rester impassible devant de telle murailles de neige. Les sommets les plus hauts atteignent seulement 7000m et des poussières. Pas de 8000 à l’horizon. Et pas encore de glacier.

A cette altitude, 4450m, la végétation a quasiment disparu. Il y a cependant encore des cultures dans le villages, patates, choux et quelques autres légumes, et quelques arbustes ras.

Sentier Dingboche - Lobuche, 4500m. Vallée du Chola (partie droite)
Sentier Dingboche – Lobuche, 4500m. Vallée du Chola (partie droite)

L’objectif de cette journée d’acclimatation consiste à rejoindre un petit sommet situé 800m au dessus de Dingboche, puis de redescendre. Evidemment, l’intérêt est également de profiter d’une vue ahurissante.

Je n’arrive pas à parfaitement décrire mes pensées. L’hypoxie m’empêche d’être totalement lucide sur ma façon d’écrire, et le vocabulaire me fait parfois défaut.

En fait, je n’arrive pas à savoir ce qui m’attend. Les 7 prochains jours se dérouleront au delà de l’altitude du sommet du Mont Blanc, avec des effets sur l’organisme imprévus et des températures inconnues. Je pense ressentir un mélange d’anxiété et d’impatience. Anxiété car si le challenge n’est pas tant physique que physiologique, je suis incapable de connaître ma résistance aux effets conjoints de la haute altitude et du froid insidieux. Impatience, car les paysages que nous traversons m’émerveillent de jours en jours et l’Everest n’est toujours pas en vue, autrement dit ce n’est que le début. J’attend de voir le clou du spectacle…

Thamserku (6608m) au centre
Thamserku (6608m) au centre

Il me paraît illusoire et vain de retranscrire la beauté des paysages qui nous entourent par de simples clichés. C’est tellement magique, tellement superbe, tellement surréaliste que cela dépasse l’entendement. Je vous montre quand même.

Ama Dablam (6856m) sous les nuages
Ama Dablam (6856m) sous les nuages

Dernière tentative de prise de douche chaude (au « bucket ») avant une bonne semaine d’abstinence, et bien que je sente encore incroyablement bon. Erreur, car à cette altitude, il m’est impossible de me réchauffer avant d’avaler un dhal bat réconfortant.

Jour 7, Dingboche (4440m) > Lobuche (4910m)

3h30  +470m

Au matin, la salle à manger du lodge à des airs de station de sports d’hiver : des corps emmitouflés dans des doudounes flashy ou bariolées, chaussures de trekking au pieds et bâtons aux mains. Il ne manque plus que la crème solaire… Trekkeur, si tu cherches l’authenticité, passe ton chemin.

La gérante, en qui je n’avais déjà aucune confiance, à tenter de m’arnaquer sur la note, pour environ 800NR, ce qui commence à faire pas mal. Note pour plus tard : toujours bien checker les notes, vérifier avec le menu, et recompter.

Partis sous un ciel couvert, nous suivons le sentier à flanc de montagne, jusqu’à rejoindre le minuscule village de Dughla. Même pas un village en réalité, juste un lodge / restaurant. Autour de nous, ce n’est plus qu’un enfer minéral, de glace et de roche.

Nous sommes en effet en contrebas du glacier du Khumbu, qui remonte jusqu’au massif de l’Everest. La petite ascension du Tokhla pass (4860m) consiste à traverser la moraine frontale du glacier, qui nous sépare encore du monde des humains avec celui des titans de neige. Au passage du col, ont été érigé des cairns en mémoire des courageux ayant perdu la vie au cours de l’ascension de l’Everest. La tragédie de l’expédition du mois d’avril 2014 a ajouté 16 nouveau cairns…

Col de Thokla (4830m) et Ama Dablam (6856m) au dessus des nuages
Col de Thokla (4830m) et Ama Dablam (6856m) au dessus des nuages

La vallée remonte ensuite jusqu’au village de Lobuche (4910m). Ici non plus, il ne faut pas chercher l’authenticité : le village n’est constitué que de lodges. Il ne compte aucun habitant.

Nous arrivons à Lobuche sous les nuages. Conséquence directe de cette absence de soleil, le froid a pénétré jusque dans les chambres, séparées de l’air glacé de l’extérieur uniquement par une planche de bois. Les quatre prochaines nuits seront au dessus du sommet du Mont Blanc. Dit comme ça, ça fiche un peu le bourdon. Il va falloir aussi se couvrir un peu plus.

Un ruisseau coule à proximité. J’y tente d’y laver une paire de chaussettes. L’eau est glacée, pas plus de 1 ou 2°C. La neige a fait son apparition et recouvre maintenant le toit des maisons et s’entasse dans les zones d’ombres.

Les sommets fantomatiques des montagnes gigantesques se révèlent furtivement avant de se cacher derrière une épaisse couche de nuages. Nous sommes maintenant aux pieds de ces géants, qui paraissent encore plus impressionnants.

Vallée glaciaire du Khumbu (5000+m), sentier vers Lobuche (4910m)
Vallée glaciaire du Khumbu (5000+m), sentier vers Lobuche (4910m)

Vers 15h, le soleil décline, et le froid commence à s’installer. Une heure plus tard, quelqu’un prend l’initiative d’allumer le poêle. Sauf que ce n’est pas la meilleure idée du monde d’allumer un poêle au kérosène… 18h, la nuit tombe. Dehors, il fait -15°C. Dedans c’est mieux, à la condition de porter toutes les couches de vêtements : thermique, polaire, doudoune, bonnet, gants.

Au petit matin, la vitre est gelée. A l’intérieur.

Jour 8, Dingboche (4440m) > Lobuche (4910m)

5h10  +436m -186m

Nous quittons Lobuche pour progresser dans les moraines glaciaires, et atteindre, après une courte ascension, le glacier du Khumbu. Un glacier qui à ce stade, ne ressemble guère à un glacier d’ailleurs, plutôt un immense amas de pierres et de poussière grisâtre. A peu de choses près, nous sommes à 5100m. C’est haut, et pourtant nous sommes toujours en bas. Au dessus de nous, des montagnes immenses, démesurées, hors d’atteinte.

Glacier du Khumbu, et village de Gorak Shep (5160m), vue vers le nord
Glacier du Khumbu, et village de Gorak Shep (5160m), vue vers le nord

Il ne faut pas longtemps pour atteindre Gorak Shep, dramatiquement perdu en bordure de glacier. On pose les sacs, et on continue jus’au camp de base de l’Everest, quelques kilomètres et quelques moraines à franchir plus loin. Le sentier est un chaos de roche et de glace, désespérément inégal et escarpé. Il faut vaincre les moraines successives.

Enfin, nous atteignons un rassemblement de drapeaux de prières. Et un écriteau « Everest Base Camp ». Et c’est tout. Il n’y a pas de camp de base, car l’incident d’avril a conduit à l’annulation de toutes les expéditions de cette année. Qui plus est, nous sommes en novembre, et bientôt le froid sera insoutenable à cette altitude (les expéditions se déroulent plutôt au printemps).

Glacier du Khumbu, partie médiane
Glacier du Khumbu, partie médiane

Le glacier est passé d’un gris sale à un bleu pâle très pur. Semblant d’être immobile, le fracas des blocs de glace en mouvement témoignent de son activité Les 7861m du Nuptse, semblent absolument infranchissables. Une falaise de glace et de roche de 2500m, verticale et sublime.

Nuptse (7861m)
Nuptse (7861m)

Gorak Shep, 5160m, tient le record du village le plus haut du monde. Pas tellement séduisant au demeurant, car cela signifie confort primaire, eau dégelée, promiscuité et froid intense. Je déconseille d’ailleurs fortement de boire cette eau à l’aspect trouble et qui fourmille de petites bêtes, sorte de minuscules larves d’un quelconque insecte…

Jour 9, Gorak Shep (5160m) > Kala Pattar (5545m) > Dzonghla (4830m)

7h  +385m -715m

5h, réveil. Dommage, je m’étais rendormi. Il y a du boucan depuis 3h30, car certains partent tôt. C’est sans intérêt car sur le toit du Kala Pattar, il fera nuit encore… 5h30 on décolle, à jeun. Il fait -15°C.

Comparé à ses copains, le Kala Pattar est un petit sommet, situé juste au dessus de Gorak Shep, mais qui doit sa notoriété parce qu’il propose les plus belles vues sur le Mont Everest du côté népalais.

L’ascension dure à peine deux heures, mais il faut un froid démentiel. Je ne sens plus mes doigts malgré deux épaisseurs de gants (pas de bonne qualité je dois admettre). Evidemment, à cette altitude il y a tellement peu d’oxygène, que l’on a l’impression de ne plus avoir de poumons. C’est raide, ça pèle, je m’étouffe, bref je souffre.

Après 2h épuisantes, j’arrive au sommet. Pas tout seul évidemment. Il y a bien là 50 personnes, c’est bien plus que ce petit sommet est capable d’héberger. On se marche dessus. Le soleil se lève au dessus de l’Everest, et éclaire le point culminant du Kala Pattar pile quand j’attend le sommet. La température remonte d’un seul coup.

L’aube se lève sur l’Everest. A contre-jour. Sublime.

Levé de soleil sur le Mont Everest (8848m), vu du Kala Pattar (5545m)
Levé de soleil sur le Mont Everest (8848m), vu du Kala Pattar (5545m)

Il faut à peine une heure de cavalcade dans la neige et rejoindre Gorak Shep, où nous prenons, enfin, quelque chose à manger.

Il faut maintenant redescendre sur Lobuche puis bifurquer vers Dzonglha, en suivant un petit sentier. Le paysage est maintenant presque exclusivement rocheux, d’une roche sombre apportant à la scène un aspect dramatique. On a l’impression d’entrer dans le Mordor

Camp de Dzonglha (4830m), vers le col de Cho La
Camp de Dzonglha (4830m), vers le col de Cho La

Dzonghla est situé sur un petit replat, entouré de ces sommets oppressants. Le ciel tombe, les nuages et la neige envahissent le décor. Un froid humide nous glace les os. Il est à peine 15h…

Jour 10, Dzonghla (4830m) > Cho La (5416m) > Gokyo (4790m)

6h45  +586m -626m

Au petit matin, il fait tellement froid dans la chambre que je n’ai même pas l’impression que l’air est plus chaud au qu’à l’extérieur. Encore cette fois, j’ai dormi comme un bébé.

5h30, petit déjeuner cette fois, pas question de parti à jeun.

Le ciel est couvert, je ne suis pas tellement confiant. On décolle quand même.

Le sentier traverse une large plaine rocailleuse gelée, puis commence à s’infléchir sérieusement. Je progresse lentement dans un chaos de blocs et de glace. Nous atteignons la partie sommitale du glacier, puis nous progressons par un chemin tracé dans la neige. Il nous faut enfin le traverser avant d’atteindre le col de Cho La. Le ciel, d’un bleu azur, est entièrement dégagé.

Cho La, 5320m. Aucun signe distinctif, si ce n’est une masse infinie de drapeaux de prières, et du monde. Il est 9h.

Col de Cho La (5420m)
Col de Cho La (5420m)

La descente, comme le dit la carte, est raide, à l’ombre et complètement verglacée, donc particulièrement dangereuse. Les porteurs progressent dans l’autre sens avec 50kg sur le dos, j’avoue que je suis impressionné. On rejoint ensuite Dragnag (4750m) à travers un sentier gadouilleux.

Col de Cho La (5420m)
Col de Cho La (5420m)

Devant nous se dresse l’immense glacier du Cho Oyu, qu’il faudra remonter jusqu’au village de Gokyo. Le ciel est couvert, on se croirait au bout du monde, progressant à travers des étendues sauvages et glacées.

La traversée du glacier est un moment épique. Une fine pellicule de pierres et de poussière grisâtre nous sépare de la gigantesque masse de glace du glacier. Sous nos pieds, la glace craque à intervalle irrégulier dans un bruit assourdissant.

Glacier de Ngozumba, vue Sud
Glacier de Ngozumba, vue Sud

A l’aplomb du glacier, et après un ultime effort, le village de Gokyo se découvre au bord d’un lac féérique, d’un bleu turquoise transparent et lumineux. Le village semble « habité », presque civilisé par comparaison des 5 derniers jours. Il fait presque chaud, bien que nous soyons encore à l’altitude du sommet du Mont Blanc.

Le lodge dégage une ambiance calme, presque cosy. Pas de groupes, juste quelques voyageurs solitaires ou en couples. Nous sommes sortis de l' »autoroute » de l’Everest, et ça se ressent.

Village de Gokyo (4790m)
Village de Gokyo (4790m)

Au petit matin, Gokyo est  un de ces endroits magique. Avec sa brume matinale, ses bruits d’oiseaux et le léger cliquetis des vagues, le village a des airs de petits port de pêche, toutefois sans pêcheur ni bateau.

La beauté du lac, d’un bleu hypnotique, est à couper le souffle. Les montagnes enneigées se reflètent dans la clarté dorée du matin. Des centaines de petits cairns sont alignés sur le rivage, ajoutant au caractère sacré du lac.

Jour 11, Gokyo (4790m) > Macchermo > Dole (3810m)

3h45  -980m

Enfin, après 10 jours d’ascension, le sentier commence à descendre. Mieux : je dormirai ce soir plus bas que la nuit précédente. Bientôt une vraie douche ! De vraies toilettes  !

Nous tournons définitivement dos au Cho Oyu, immense et hors de portée, pour nous diriger droit vers Tengboche, le Thamserku et le fond de la vallée. Le sentier est une corniche étroite, mais bien entretenue.

Thamserku (6608m) depuis Luza (4360m)
Thamserku (6608m) depuis Luza (4360m)

Les villages que nous croisons maintenant sont de vrais petits villages sherpas, fait de petites maisons en pierres et d’enclos vaguement circulaires. Nichés au pied de vallées dramatiquement abruptes, quelques pâturages viennent apporter un peu de crédibilité à la vie pittoresque et ascétique de ces gens.

Le chemin, maintenant étroit comme une chaussure, évolue de vallée en vallée, à flanc de colline. Sur l’autre versant, le sentier que visiblement personne n’emprunte, semble bien plus escarpé. Il ne subsiste de neige qu’une fine pellicule, résultat des récentes chutes dans la vallée.

Nous arrivons enfin à Dole, situé à une altitude tout à fait respectable, à peine plus de 3800m. Le soleil offre à nouveau un semblant de chaleur, toutefois rapidement estompée par un vent glacial qui souffle en continu. Le panorama sur la vallée est, encore une fois, un enchantement.

Porteuse devant le Thamserku (6608m) sous les nuages
Porteuse devant le Thamserku (6608m) sous les nuages

Au soir, il n’y a plus que moi et des népalais. Mon guide m’invite à prendre part à une partie d’un jeu de cartes local aux règles obscures. Après quelques jours, je commence à gagner un peu. L’enjeu est toutefois pour moi un peu simplifié, car en vrai, il y a des roupies en jeu…

Jour 12, Dole (3810m) > Namche Bazaar (3440m)

3h30 -370m

Ce matin, l’ambiance est décontracté. Petit déjeuner. Il est 7h. Oui, ce matin c’est grasse matinée. En même temps, quand on est au lit à 20h, faut pas exagérer. Le givre recouvre les fenêtres. Il fait encore frais.

Depuis Phortse, le sentier grimpe brusquement jusqu’à Monghle sur environ 300m de dénivelé à travers une forêt de pins et de rhododendrons, aux teintes mordorées. Une petite chaleur diffuse rappelle que nous sommes enfin en dessous des 3500m.

Monastère de Tengboche (3860m) devant l'Ama Dablam, à gauche (6856m)
Monastère de Tengboche (3860m) devant l’Ama Dablam, à gauche (6856m)

Je me retourne une dernière fois pour admirer ce panomara surréaliste, le Thamserku et l’Ama Dablam en toile de fond. Le monastère de Tengboche, siège sur un éperon rocheux, figure délicate et emblématique du parcours de l’Everest.

Nous sommes vendredi, paraît-il car je n’ai aucune notion des jours depuis mon départ,  jour de marché à Namche, artère du Khumbu. Un marché local extraordinaire, car l’intégralité des éléments est amené à dos de mules et d’hommes. Fromage de yaks vendus dans des sacs de jute, piments, légumes de toute sorte, cigarettes, oranges, vêtements et même des bananes.

Piments frais, marche de Namche Bazaar
Piments frais, marche de Namche Bazaar
Cloches de Yak, Namche Bazaar
Cloches de Yak, Namche Bazaar

Jour 13, Namche Bazaar (3440m) > Lukla (2860m)

4h30 -580m

Retour à Lukla. Dernier jour en vallée du Khumbu, cette fois-ci dos aux sommets. De nouveaux on croise les mêmes villages caractéristiques de la vallée, des lodges flambant neufs, les cultures de légumes, les porteurs trop lourdement chargés, les yaks, les randonneurs et leurs habits tout neufs…

L’émotion ne s’éteint pas, elle s’émousse. Dans quelques heures, je serai à Lukla, fin du trek. Un mélange de soulagement et de frustration. Soulagement d’être arrivé au bout, sans casse ni raté. Frustration d’être arrivé au bout mais ne pas avoir tout vu, ne pas avoir été plus loin dans le dépassement de soi.

Jeune moine
Jeune moine

Je cogite trop. Les moments passés la-haut étaient déjà extraordinaires, uniques, inoubliables. Revenir est possible, mais l’émotion ne sera plus vierge. Et c’est là l’essentiel : s’émerveiller sur la découverte d’un nouvel espace, une nouvelle culture, un nouveau mode de vie. Ou relever un défi physique, comme l’ascension d’un 6000…

Le ciel est nuageux, les vols sont retardés. Ou annulés. Le groupe avec lequel j’avais passé quelques jours dans le Khumbu sont arrivés hier et attendent un avion qui ne viendra pas non plus aujourd’hui à cause du vent.

Tant mieux. C’est l’occasion de profiter encore une dernière fois de ces montagnes sublimes. On est bien ici. Tellement mieux que dans le tourbillon infernal de la chaleur et de la pollution de la ville…

Village de Bom, depuis Lukla
Village de Bom, depuis Lukla

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